Benamar Mediène, professeur d’histoire de l’art à l’université d’Aix en Provence, a publié récemment aux éditions « Robert Laffont », une biographie intimiste du dramaturge algérien Kateb Yacine. « Kateb Yacine, le cœur entre les dents » est une œuvre aussi dense que la vie du père de « Nedjma », qui part dans tous les sens pour mieux saisir les multiples facettes de l’homme politique, du poète, du dramaturge et aussi de l’ami fidèle.
Oran, juin 1982. L’auteur lance une idée à l’homme de théâtre. «Yacine, je veux écrire ta vie». Le dialogue s’amorce. Il se poursuivra en des temps discontinus. Piles de cassettes audio, carnets. La matière est là. Puis les souvenirs jaillissent au gré des lieux, des amis communs, des évènements. Benamar Mediène, en témoin privilégié d’une époque, était bien placé pour parler du «père» de Nedjma, pour l’avoir accompagné dans ses moments de vadrouille, jusqu’à sa mort, à Grenoble, un 28 octobre 1989, des suites d’une leucémie. Son ouvrage est à la fois une biographie, un essai et un long entretien avec Kateb Yacine, où se mêlent des souvenirs, des extraits d’œuvres poétiques et théâtrales du dramaturge, des réflexions et des discussions parfois animées échangées autour d’une table, d’un verre, au gré des moments et des conjonctures historiques précises, à Oran, Alger, Paris, Sidi Bel- Abbès, Oued El Halouf et ailleurs.
Le livre, qui a eu un grand succès au dernier salon du livre de Paris, est loin d’être une reconstitution linéaire de la vie, de l’itinéraire et du parcours d’un homme dont la vie a été tumultueuse, jalonnée de batailles, de luttes et de drames. Comment aborder un «personnage atypique» comme le fut Yacine et proposer au lecteur sa biographie? Trop d’écueils à éviter. Comment déplier le temps, débusquer et saisir ce qu’il retient en chacune de ses pliures? L’universitaire algérien tranche «je perçois d’emblée sa vie comme un continent fragmenté. Enchaînements d’archipels avec des îles mères et des poussières d’îlots qui auraient pour noms : Kateb poésie, Kateb roman, Kateb théâtre, Kateb mythe et, bien entendu, Kateb tel qu’en lui-même, indéfiniment autre. Tout est lié dans les gisements sous-marins».
La force de l’ouvrage réside incontestablement dans le fait qu’il dépasse le personnage Yacine pour dépeindre un monde que l’homme de théâtre avait partagé avec les siens, comme le peintre Issiakhème, «le frère jumeau de Yacine», le cinéaste Zinet, Jean Senac, Momo, Ahmed Azzeghagh, Malek Haddad et l’auteur lui-même. L’auteur de la sublime Nedjma est «étudié» sous ses multiples facettes, poète, homme de théâtre, journaliste, défenseur des peuples opprimés, émigré côtoyant ses frères «damnés de la terre» et jouant à l’écrivain public. Mais aussi en homme, avec ses moments de faiblesses, ses colères, des révoltes, ses amours, ses femmes et ses enfants, Nadia, Hans, Amazigh, «Yacine patriarche sans livret de famille et pourtant père intercontinental», disait-il. L’écrivain et journaliste Gilles Perrault, auteur de la préface écrit : «Foisonnement du texte de Mediène dans lequel on progresse comme à travers une jungle. Mais Kateb Yacine n’est-il pas lui-même un homme-jungle très éloigné des bien ordonnés jardins à la française?, soumis à un jaillissement poétique continu, ébloui par les fulgurances d’une écriture aussi énergique que sensible, le lecteur risque de se trouver, au départ, quelque peu désorienté. Mais où nous emmène-t-il ? Au cœur de l’énigme qu’est toute vie humaine, à la vérité profonde d’un écrivain majeur du XXe siècle».
« Kateb Yacine, le cœur entre les dents » : Un livre à lire absolument. Un homme à (re)découvrir.
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